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Social & médico-social : noirs desseins de nos "gouvernants"



Nous évoquerons tour à tour le communiqué de presse[1] conjoint qu’ont signé Pôle Emploi et AXESS, ainsi que les propos récents de Marlène Schiappa.


Selon Pôle Emploi et AXESS, « 50 000 postes sont à pourvoir dans les établissements et services du secteur social, médico-social et sanitaire privé non lucratif » (15 septembre 2022).


En janvier 2022, à la veille de la Conférence des métiers de l’accompagnement social et médico-social demandée par le Président de la République, la FEHAP et Nexem publiaient le premier baromètre[2] des tensions de recrutement. 30 000 postes étaient à pourvoir.


Combien de postes seront à pourvoir dans un an ?


Dans un interview publié sur le site de Médiapart, le député Nupes et sociologue du travail Hadrien Clouet, auteur de « Emplois non pourvus : une offensive contre salariat »[3] dénonce une « manipulation politique » visant à faire passer des réformes et ne pas augmenter les salaires. Il l’affirme haut et fort : « Les chiffres d’emplois non pourvus sont une invention totale ».


Ces 50 000 postes à pourvoir pourraient permettre à AXESS de justifier une nouvelle réforme des formations, au nom de l’état d’urgence, et des conventions collectives.


Marlène Schiappa ou l’art du flou


Les conditions d’accès aux diplômes d’Etat pourraient être revues comme le suggère la Secrétaire d’État chargé de l'Économie sociale et solidaire et de la Vie associative de France Marlène Schiappa (8h30 France Info – Dimanche 18 septembre 2022)[4].


Selon Marlène Schiappa, les métiers du social auraient un « avantage », celui d’être « porteurs de sens ». Etrange affirmation quand ici et là les professionnels dénoncent avec force la perte de sens qu’ils vivent au quotidien et ce, depuis longtemps.


En 2007, la revue Empan consacrait un numéro à cette perte (quête) de sens : « La détresse sociale s'affiche de plus en plus ouvertement par médias interposés. Traduirait-elle une perte de sens et une déshumanisation ? Qu'en est-il dans la réalité ? Les travailleurs sociaux, par un effet de miroir, sont les premiers à en percevoir les effets et à en redouter les conséquences, ce qui génère sentiment de disqualification de leur travail, impuissance et détresse. Ne peut-on pas trouver dans la réflexion et la pratique des uns et des autres, des pistes permettant de sortir du désespoir ambiant en se mettant au service d'une créativité individuelle, groupale et institutionnelle ? »[5].


Elle n’a pas lu le récent rapport[6] du CESE qui propose de « redonner la priorité au sens du travail dans les métiers du social » ou « agir pour assurer le sens du travail et la qualité de vie au travail ».


Ni le billet[7] de Philippe Gaberan où est évoqué « un malaise dont la cause a longtemps, et avec juste raison, été imputée à une réduction drastique des moyens financiers et humains accordés à ces champs d’activité ; une réduction d’autant plus destructrice qu’elle a été appliquée de manière systématique par tous les gouvernements successifs depuis le tournant de la rigueur de 1983 ».


La secrétaire d’Etat semble ignorer que les diplômes d’Etat du travail social sont parmi les premiers diplômes obtenus par la VAE : le diplôme d’Etat d’éducateur spécialisé (DEES) est le premier diplôme obtenu par cette voie. En 2020, la part de DEES obtenus via la VAE était de 30,2% (source : Direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) – Dominique Aubriac) [8]).


Notons que le nombre de candidatures examinées a progressé de 21,6% entre 2019 et 2020.


Le troisième diplôme le plus obtenu par la VAE est le Diplôme d’Etat de moniteur éducateur (DEME) dont la part parmi les diplômés 2020 est de 21,6%.


Le second diplôme obtenu via la VAE est le CAP Accompagnant éducatif petite enfance où l’accès par cette voie ne représente que 6% des diplômes délivrés en 2020.


Marlène Schiappa a annoncé vouloir valoriser le bénévolat, faire reconnaître les compétences acquises dans le bénévolat, ce que prévoit une convention[9] signée en juin 2018 entre le Ministère de l’Education nationale et France Bénévolat afin de promouvoir conjointement le Passeport Bénévole et la Validation des Acquis de l’Expérience (VAE).


Comme l’ancien premier ministre Jean Castex, elle a promis quelques centaines de millions, en l’occurrence 900 millions pour financer une augmentation des salaires de 3,1 % dont bénéficieraient tous les salariés employés par des associations. Combien seraient concernés ? Elle ne l’a pas précisé. Questionnée quant à la date d’application de cette mesure, elle a su entretenir le flou.


Pourtant, une dépêche de l’AFP relayée par Notre temps[10], suite aux déclarations de Jean-Christophe Combe lors des "Rencontres de l'action sociale et de la santé" organisées à Nantes par Nexem, nous apprend que « le gouvernement va débloquer près de 900 millions d'euros pour augmenter de 3,1% le salaire de plus de 800.000 travailleurs sociaux employés par des structures associatives » et que « la mesure sera rétroactive au 1er juillet ».


60 € en plus chaque mois ? Vu le nombre de salariés concernés (800 000) et le montant débloqué (900 millions d’euros), l’augmentation mensuelle moyenne serait sur une année d’environ 60 euros nets. Mais cette estimation peut paraître bien fantaisiste car nous ignorons quelle est la période concernée par cette nouvelle aide de l’Etat.


Le Gouvernement aurait-il une fois de plus improvisé ?


A propos du communiqué de presse conjoint Pôle Emploi - AXESS


Deux objectifs de la coopération Pôle Emploi – AXESS (confédération des employeurs de la branche professionnelle) ont retenu toute notre attention car ils s’inscrivent dans une perspective de déqualification des métiers sociaux liée à une révision des formations et des conditions d’accès aux diplômes :


« Orienter les personnes en recherche d’emploi vers les métiers du secteur et développer leurs compétences par la construction de parcours de formation »


Un tel projet pourrait apparaître logique s’il n’était pas assorti d’un risque de voir naître des parcours de formation adaptés à la situation de la personne, très personnalisés, et par conséquent déconnectés des parcours de formation qui existent aujourd’hui. La formation deviendrait une affaire individuelle et oublierait qu’elle s’inscrit dans une dynamique collective.


« Renforcer les démarches inclusives des publics en recherche d’emploi dans ce secteur en mobilisant les dispositifs existants publics ou de branche » : mais que veulent dire AXESS et Pôle emploi signataires d’un nouveau partenariat ?


S’agit-il de s’appuyer sur les savoirs experts des personnes accompagnées comme nous y invitent différents acteurs ?


Comme le soulignent Jean-Sébastien Alix et Michel Autes, « nous assistons bien à une transformation de l’offre politique sous couvert d’un changement de société. C’est-à-dire à une transformation politique de la question sociale et qui fait de la responsabilité individuelle, la contrepartie, et de l’insertion-inclusion le fer de lance de l’intervention sociale. Cet empilement des offres depuis la décentralisation et les politiques d’insertion formule un discours de vérité sur ce que doit être un accompagnement ouvert, inclusif, temporaire et dans une logique de service. Une relation de service plus qu’une véritable relation à la personne, où le travailleur social pourrait être remplacé par un « coach de vie », selon Sophie Cluzel ou un « coach de parcours » selon d’autres sources » [Pourquoi l’avenir du travail social durera longtemps ? Jean-Sébastien Alix, Michel Autès in Manuel Boucher, Où va le travail social ?].


Pôle Emploi et AXESS vont-ils mettre en place ces nouvelles formations ? Devenir coach de vie ou coach de parcours en 500 heures, ne serait-ce pas une belle opportunité ?


Nexem, cette fois-ci en partenariat avec le CNAM, a déjà mis en œuvre le dispositif de formation à visée certifiante « Assistant au parcours et projet de vie (APPV) »[11].


L’organisation patronale fait preuve d’imagination quand il s’agit d’inventer de nouvelles fonctions justifiant ensuite une refonte des conventions collectives sous prétexte de ne pas inclure de nouveaux métiers aux contours souvent flous.


La démarche inclusive, qu’est-ce que c’est ?


Comme le rappellent Nastasia Monchicourt et Pauline Payrastre :


« Le terme d’inclusion, quant à lui, fait son apparition dans les années 2000, succédant à celui d’intégration. La Commission Européenne l’a notamment démocratisé à travers la définition qu’elle a donné en 2008 de l’inclusion active, qui « consiste à permettre à chaque citoyen, y compris aux plus défavorisés, de participer pleinement à la société et notamment d’exercer un emploi »»[12]


Le projet que défendent AXESS et Pôle Emploi pourrait s’inscrire dans les orientations voulues par la Commission Européenne qui entend « améliorer le fonctionnement du marché du travail, en veillant tout particulièrement à réduire la segmentation du marché et à améliorer les mesures actives et la mobilité sur ce marché »[13].


Exercer un emploi ou travailler ?


L’heure est à l’employabilité.


Pôle emploi et AXESS entendent-ils agir pour favoriser la mobilité professionnelle des demandeurs d’emploi ?


Va-t-on voir une nouvelle fois la promotion de Wimoov qui l’affirme en toute simplicité : « sans nous, pas de déplacement ». Wimoov a de nombreux atouts : elle fait partie du Groupe SOS qui emploie 22 000 personnes agissant en France et dans plus de 40 pays, auprès de 2 millions de bénéficiaires ; elle est une plate-forme ; elle a bénéficié dès 2019 d’un contrat à impact social structuré par la BNP ; etc.


« Wimoov a l'ambition d'accompagner tous les territoires, tous les publics, d'agir pour réduire la précarité mobilité, et faire de la mobilité inclusive, un pilier de la transition écologique »[14].


Va-t-on promouvoir l’accès à l’emploi par des formations inclusives comme le propose la démarche DEFI (Développement de l’emploi par des formations inclusives) ?


Ou assisterons-nous à ce que dénoncent les professionnels de la petite enfance, à savoir « que des personnes sans aucun diplôme ni expérience auprès de jeunes enfants, au terme d'un simple parcours d'intégration d'un mois, puissent être recrutées en crèche pour une proportion de 15% de l'effectif auprès des enfants » (Collectif Pas de bébés à la consigne) [15].


L’existence de formations inclusives vient-elle signer l’existence de formations non inclusives ?


Alors que « le décalage des formations initiales avec les nouveaux enjeux de l’accompagnement est très fréquemment souligné », le rapport[16] de Denis Piveteau « Acteurs, experts, ensemble… » propose « d’opérer de nettes ruptures dans les modalités de formation (initiale et continue) » et de préciser : « Au-delà des contenus, ce sont aussi les modalités des formations initiales et continues qui doivent être revisitées ».


Le livre vert 2022 du travail social[17] qu’a publié le Haut conseil du travail (HCTS) fait siennes les propositions de Denis Piveteau. Parmi les « pistes pour faire évoluer le secteur » figure la piste « Engager un chantier dans le champ de la formation ». Il y a probablement urgence puisque la dernière réforme des diplômes du travail social date de 2018.


Le sociologue Manuel Boucher le fait remarquer dans une tribune[18] publiée par Le Média Social : « à aucun moment le livre vert ne remet en question la logique de marchandisation et la dynamique concurrentielle à marche forcée dans laquelle les centres de formation sont entrés depuis la régionalisation des formations en travail social, actée en 2004 ».


Les réformes épouseraient-elles le rythme des coupes du monde ou des jeux olympiques : une fois tous les 4 ans ?


Peut-être va-t-on assister au développement de l’alternance inclusive ?


Tout est inclus.


Sauf l'Etat social !


Il y aurait tant à dire …


Tant à analyser…


Tant à discuter…


Tant à débattre…


L’urgence serait de construire tous ensemble (tel que s’était incarné ce tous ensemble en novembre-décembre 1995 contre la réforme des retraites) un contre-projet.


Et de cesser de réagir au coup par coup…

"Le travail social is not a service platform !"


Ressources :

[1] https://www.pole-emploi.org/accueil/communiques/pole-emploi-et-axess-fehap-nexem-sengagent--dans-un-partenariat-au-service--des-metiers-de-la-cohesion-sociale-et-du-soin.html?type=article [2] https://organisation.nexem.fr/actualites/premier-barometre-fehap-nexem-des-tensions-de-recrutement-du-secteur-sanitaire-social-et-medico-social-prive-non-lucratif-8cff-32135.html [3] https://editions-croquant.org/detox/846-emplois-non-pourvus-une-offensive-contre-le-salariat.html [4] https://www.francetvinfo.fr/replay-radio/8h30-fauvelle-dely/reforme-des-retraites-lancement-de-renaissance-benevolat-le-8h30-franceinfo-de-marlene-schiappa_5341108.html# [5] https://www.editions-eres.com/ouvrage/1973/travail-social-en-quete-de-sens [6] https://www.lecese.fr/travaux-publies/les-metiers-de-la-cohesion-sociale [7] http://philippe-gaberan.com/index.php/2022/08/17/a-propos-dune-perte-de-sens-dans-les-metiers-de-lhumain/ [8] https://www.education.gouv.fr/dispositif-academique-de-validation-des-acquis-nouvelle-baisse-de-16-des-diplomes-delivres-en-2020-326692 [9] https://www.francebenevolat.org/actualites/vae-et-reconnaissance-du-b-n-volat [10] https://www.notretemps.com/depeches/vers-une-augmentation-pour-les-travailleurs-sociaux-du-secteur-associatif-combe-57775 [11] https://organisation.nexem.fr/actualites/assistant-au-parcours-et-projet-de-vie-nexem-et-le-cnam-lancent-dans-3-regions-un-nouvel-appel-a-habilitation-des-organismes-de-formation-795d-32135.html [12] Recommandation de la Commission Européenne du 3 octobre 2008 relative à l’inclusion active des personnes exclues du marché du travail : https://ec.europa.eu/social/main.jsp?catId=1059&langId=fr [13] https://ec.europa.eu/social/main.jsp?catId=101&intPageId=3427&langId=fr [14] https://wimoov.org/notre-vision/ [15] https://pasdebebesalaconsigne.com/declaration_pasdeBBconsigne_5septembre2022.pdf [16] https://www.gouvernement.fr/rapport/12713-rapport-de-denis-piveteau-experts-acteurs-ensemble-pour-une-societe-qui-change [17]https://solidarites-sante.gouv.fr/ministere/acteurs/instances-rattachees/haut-conseil-du-travail-social-hcts/rapports-et-publications-du-hcts/rapports/article/livre-vert-2022-du-travail-social [18] https://www.lemediasocial.fr/les-points-aveugles-du-livre-vert-du-travail-social_85EWki


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