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Violences tues en travail social !



Dans une tribune libre publié le 27 mai par Le Média Social, le sociologue Marcel Jaeger affirme que « la violence a été trop souvent posée comme une donnée secondaire au vu des objectifs qui occupent une place prioritaire dans les préoccupations professionnelles : la socialisation, le développement social, l’inclusion… ». Propos qui peut surprendre car il cite a contrario un rapport du Conseil supérieur du travail social (CSTS) publié en 2001 : « Violence et champ social » sous la direction de Pierre Benghozi. Remarquons que ce rapport de « qualité » n’est toujours pas disponible en version numérique sur le site du Haut conseil au travail social 20 ans après sa publication. Il dessine pourtant des pistes de réflexion et d’action qui mériteraient d’être de nouveau discutées, très éloignées des recommandations de bonnes pratiques qu’ont diffusé l’Anesm ou la Haute autorité de santé (HAS).


Notons qu’en 2015, les cinq rapports en vue des Etats généraux du travail social (qui n’ont jamais eu lieu) ont ignoré ou presque cette question de la violence. Elle n'est évoquée qu'en annexes du rapport du groupe de travail « Développement social et travail social collectif » à l’occasion de l’interview de Jean-Paul Delevoye alors Président du Conseil économique social et environnemental : « Et le drame de notre société c’est, qu’à défaut d’espérances collectives, aujourd’hui, c’est la gestion des peurs et des humiliations qui est en train de prendre le pas et qui crée ce vote nationaliste et extrémiste, car la révolte des affamés et la révolte des oubliés est quelque chose qui ne se contrôle pas. Elle s’exprime par une colère sourde quelquefois ou une colère d’une violence absolument incroyable » (p.121) et dans une contribution de l’Uniopss : « Si certains groupes de population ne se sentent pas engagés dans une construction commune, des risques de violence de tous ordres peuvent apparaître, car il y a violence à ne pas se sentir considéré comme un membre à part entière d’un groupe social » (p.173).


Le thème de la violence figure aussi annexe (p.46) du rapport du groupe de travail « Place des usagers » (qu’animait Marcel Jaeger), où est cité le propos anonyme d’un répondant au questionnaire : « les visites à domicile sont difficiles à cause de la violence latente ».


Qui a ignoré cette question essentielle ?


Nous pourrions citer d’autres rapports qui ont fait l'impasse sur cette question essentielle mais est-ce important d’y faire référence alors que les rapports se succèdent dans une indifférence devenue générale vu leur nombre, leur fréquence et leur idéologie.

La violence est un phénomène pluriel qu’il conviendrait d’aborder dans toute sa diversité et toute sa complexité.


Publié en 2018 aux éditions Eres, l’ouvrage collectif « Debout pour nos métiers » rappelaient la place singulière qu’occupe la violence dans les établissements sociaux et médico-sociaux mais mettaient aussi en garde sur cette autre violence qu’exercent des administrations aux allures déshumanisées car réduites à l’exploitation de tableaux Excel où les maux ne sont plus car recouverts de chiffres.


La chronique d’une réforme en trompe-l’œil était l’occasion de dresser ce terrible constat : « Avec ces différentes rhétoriques, on semble totalement oublier les souffrances des gens, les violences sociales, les vulnérabilités qui marginalisent, les besoins éducatifs spéciaux ou non, les subjectivités en difficulté, la fonction supplétive des équipements, tout ce dont les travailleurs ont à connaître et qui mobilisent leur dextérité au quotidien » (p.79). La violence peut être au cœur des pratiques professionnelles car elles s’adressent à des personnes fragiles, en souffrance, en colère aussi : « Contenir la crise de violence extrême d’un enfant angoissé et rassurer ses camarades… nos métiers passent par l’éprouvé. Ils se situent là où se trouvent l’anomie, l’absence, la déshérence, l’abandon, etc. » (p.122). Pour contenir et absorber cette violence, de la continuité, de la stabilité, du temps sont nécessaires : « Quand le rejet, la culpabilité, la manipulation, la violence, l’imprévisibilité, l’abandon, les ruptures ont été le mode relationnel développé par des adultes envers un enfant ou ce qu’il a vécu du fait d’accidents dans son parcours de vie, le chemin sera long pour qu’il puisse accueillir une attitude bienveillante et établir un lien de confiance » (p.129). De la confiance et de la reconnaissance sont aussi indispensables. Des expériences nombreuses ont pu aider à mieux apprécier et appréhender cette violence qui vit là où il y a souffrance. Dans l’ouvrage, il est fait référence à « Tosquelles, Delion, Oury, Tomkiewicz et de nombreux autres demeurent des figures de référence dans nos métiers. Nous en sommes les héritiers. La psychothérapie institutionnelle telle qu’ils l’ont définie permet de lutter au quotidien contre la violence dans les institutions, et à l’institution de répondre à ses objectifs » (p.140).


Dans la postface, Roland Gori, professeur émérite de psychopathologie et psychanalyste, alertait sur cette violence qu’exercent des administrations déshumanisées et converties aux dogmes gestionnaires : « L’hégémonie culturelle de notre époque est le règne sans partage de cette rationalité instrumentale couplée à une curatelle technico-économique des peuples et des citoyens. Cette violence accrue, cette logique gestionnaire qui recompose nos métiers, contraint nos actes, et prolétarise tous les professionnels aujourd’hui, n’est pas sans rapport avec la technicisation généralisée des relations humaines » (p.181). Il insistait sur les dangers de cette nouvelle gestion politique qui ignore les individus, avec le risque de dérives totalitaires : « le seul langage administratif est monstrueux, désaffecte le soin, instrumentalise les patients et les soignants. Il est violence pure. Une violence pure déniant l’humanité de l’homme, déniant l’amour et l’identification au plus vulnérable. Les institutions totalitaires, ou risquant de le devenir, incitent à ce que je considère comme un authentique nihilisme prononçant l’obsolescence de l’homme » (p.182).










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