Jacques Ladsous nous invite tous à la rencontre, avec ses mots les plus simples. Comment ne pas saisir la main tendue d’un homme qui s’est engagé toute sa vie du côté de l’éducation et de l’action sociale, de la liberté et de la justice, dans le combat des idées autant que dans celui des actes ? Qui plus est, il me fait l’amitié et surtout l’honneur de me demander une préface pour cet ouvrage, certainement le plus personnel de tous ceux qu’il a écrits ou auxquels il a contribué jusqu’à ce jour. Ce qui fait tout de même une belle œuvre ! Je ne sais pas si j’en suis digne et je ne voudrais pas qu’il y ait méprise sur ce que représente une telle préface. Pour moi, il s’agit clairement d’inviter, d’en dire un peu plus, d’ouvrir ce qui pourrait paraître trop intime. D’être un peu le passeur. Mais c’est aussi un contrat philosophique et politique avec l’auteur ; en d’autres termes, il faut prendre le risque de dire ce qu’on a compris de l’homme et de ses convictions au fil des années de compagnonnage, surtout quand on a eu le plaisir d’être auprès de lui dans les débats, dans les mobilisations, dans les voyages aussi et finalement dans les écritures. En un mot, préfacer, c’est s’engager et le faire savoir.

 

Si je devais maintenant rédiger une vraie préface, je dirai d’abord que, malgré son découpage en plans successifs, avec un curieux éclectisme du moins en apparence, ce récit est d’un seul souffle. C’est ce qui en fait la force pour qui le parcourt d’une traite. Et je vous invite à le dévorer de la sorte. Ce n’est pas Ladsous racontant Ladsous dans le détail, avec tous les risques du genre autobiographique, illusion rétrospective voire égotisme, mais Ladsous racontant quelques moments, quelques images choisis d’une longue histoire de vie dans la vie, la sienne, commencée, ni riche ni pauvre, voici plus de 80 ans ; une vie, forcément inséparable de beaucoup d’autres vies, de celles d’une génération d’hommes, de femmes, d’enfants ; et, pour lier le tout, une vie scandée par des circonstances, heureuses, en chansons ou tragiques, qu’il a traversées et qui l’ont tout autant traversé, hier, aujourd’hui et demain. De Wallon à Lafon mais aussi à Fanon et combien d’autres, des CEMEA au festival d’Avignon, de l’Algérie à quelques directions d’institutions, etc. Pas seulement des circonstances historiques. Dieu (« ma foi en Dieu est plus intuitive que raisonnée ») et les morts qui ont marqué douloureusement son existence, trouvent aussi toute leur place dans ce récit tellement singulier !

 

Chez Jacques Ladsous, la rencontre n’est jamais unidimensionnelle, comme peuvent l’être la communication, la consommation, la consumation des objets ou parfois des gens. Elle n’est pas non plus volontariste, que ce soit pour des raisons morales ou stratégiques. Elle n’est pas même simple réciprocité des consciences. La rencontre, avec les « grands » comme avec les « camarades » et autres « collègues », est toujours un dialogue, un partage, et cela malgré les asymétries sociales, de place, de genre ou encore de caractère qui nous séparent. Je regarde l’autre, j’aime autrui, mais « autrui me regarde » aussi, comme l’a écrit Emmanuel Levinas. La question de l’autre, de l’étrange, de l’étranger, y compris au travers des plus humbles rencontres, hante en réalité ce livre miroir, comme elle taraude son auteur depuis longtemps. Si nous étions des êtres individués, sans aucune réciprocité, il n’y aurait pas de rencontre et, sans rencontre, il n’y aurait pas de vie humaine qui vaille.

 

Mais Jacques Ladsous va encore un peu plus loin. À le suivre, la rencontre implique aussi un troisième terme, produit par elle et qui la dépasse. On pourrait se contenter du triptyque : donner, recevoir, rendre, cher aux anti-utilitaristes après Marcel Mauss. Ce serait insuffisant. Car le tiers inéluctable en question, c’est tout à la fois l’amour, y compris charnel, où s’incarne et s’éprouve la relation à l’autre « dans un pacte de couple » par exemple, c’est l’engagement pour la justice, son combat de toujours, c’est le savoir, une autre forme de l’échange, c’est l’action fraternelle mais aussi le cas échéant l’exercice du pouvoir, du moins de la responsabilité devant les autres, au risque de leur jugement. Si bien que cette rencontre-là n’est jamais simple dialogue technique, aussi rationnel, nécessaire ou fécond puisse-t-il être dans l’instant, même au service des plus belles causes ! En cela, Jacques Ladsous n’est fondamentalement ni un gestionnaire, ni un manager, ni un technocrate. La rencontre est avant tout un effort permanent, mais libre, de co-création, comme dans l’éducation et la formation, ces « permanentes espérances », par l’affrontement assumé des différences et pour l’enrichissement mutuel. Tout l’idéal de l’éducation populaire ! Dès lors, il me semble que pour lui l’éthique n’est pas tout à fait première et que c’est l’action créatrice qui finalement incarne le mieux l’humain. Mais je peux me tromper…

 

Pourtant, derrière ces rencontres cumulées qui ont fait l’homme que nous avons tous appris à aimer, dans toute sa complexité d’homme debout, ce qui demeure apparemment le moins explicité, sauf rapidement dans les toutes premières pages, c’est la naissance du professionnel, et plus précisément de l’éducateur. Je veux dire que ce thème est partout, mais comme en filigrane, sans jamais être vraiment problématisé. En réalité, connaissant assez bien l’auteur, je crois que chez lui ce traitement est assez volontaire. Pour ne pas tomber dans les items éculés ou modernisés du métier - on pense notamment aux prétentieux référentiels qui tiennent désormais lieu de blason -, il aura préféré laisser habilement flotter la question (théorique) de l’éducateur, éviter au passage tout essentialisme, pour mieux nous faire comprendre que c’est la situation, l’épreuve, l’aventure qui font avant tout la qualité d’un professionnel, qu’il soit estampillé éducateur ou tout autrement. Un Fernand Deligny n’est jamais loin de cette attitude, même si leurs chemins ne furent pas toujours les mêmes, tout en se croisant à plusieurs reprises, notamment par les livres, que Jacques Ladsous connaît par cœur et qu’il cite abondamment. Mais beaucoup d’autres acteurs sont encore évoqués dans ces lignes qui reconstituent de l’intérieur la grande aventure de l’enfance inadaptée, quoique plus souvent sur ses marges qu’en son administration, fut-elle parfois bien orientée.

 

Finalement, au-delà du témoignage, qui force l’admiration par sa franchise factuelle et sa liberté de ton, on voudrait que cet ouvrage puisse aussi donner matière à refonder le « social en actes », à renflouer les raisons d’agir, bien endormies par les temps de populisme et d’anesthésie des consciences qui courent. Il en va en effet de notre effort collectif – et beaucoup reste à faire sur ce plan, comme nous le savons bien depuis les états généraux du social de 2004 - mais aussi tout simplement de notre définition des droits de l’homme – dont l’actualité révèle hélas ! chaque jour comment ils sont bafoués (exclusions et discriminations, reconduites musclées à la frontière, tests de filiation ADN, creusement scandaleux mais « décontracté » des inégalités, etc.). Soit un combat encore plus décisif, à mener à l’enseigne d’un humanisme laïc qu’il faut absolument revivifier. Par ses engagements comme par ce livre, qui s’achève sur un éloge de l’insoumission, comme « garantie d’une fidélité intelligente », Jacques Ladsous rehausse singulièrement le niveau de notre réflexion collective. Il faut l’en remercier très chaleureusement et nous mobiliser tout pendant qu’il fait encore assez jour.

 

Michel Chauvière

Directeur de recherche au CNRS

Le 5 octobre 2007

 

 

 

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